Comité Ecologique Ariégeois

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dimanche 3 mai 2020

Un magicien d’eau : le Castor !

Il est généralement admis que 70 % de la superficie des zones humides originelles françaises ont été détruites ou fortement dégradées pendant les dernières 60 années. Outre leur capacité de réduire fortement les crues et les étiages, les zones humides hébergent aussi 30 % de la biodiversité animale et végétale, pour la plupart rare et menacée aujourd’hui.
Le Castor, humble et infatigable ingénieur des cours d’eau, veut bien nous tendre la main pour nous aider à réparer nos erreurs passées. À condition que nous veuillons bien l’accueillir. Lui il sait faire, gratuitement, depuis des millions d’années ! Pourvu que nous lui laissions un peu de place.

Photo Gettyimages

D’un coup de baguette magique il est capable de transformer une steppe aride en paysage verdoyant : Vous n’y croyez pas ? Regardez ci-dessous :

Il est assez difficile de trouver des photos qui nous montrent l’état d’un cours d’eau avant et après l’arrivée des castors-magiciens.
Ci-dessous deux photos prises à 30 années d’écart à Maggie Creek, au Nevada en Amérique du Nord.
A gauche en 1980 avant que des restrictions de pâturage soient mises en place et que des castors recolonisent les lieux.
Une autre série de trois photos de Carol Evans, Bureau of Land Management, aux État-Unis également.

Traduction :
Séquence de restauration d’un écosystème de ruisseau incisé par l’érosion sur une période de 20 années.

(a) En 1993 le secteur était pacagé librement par des bovins.

(b) En 1999 le pacage a été limité aux vaches avec leurs veaux au printemps et à l’automne.

(c) En 2012 les castors ont établi en quelques années une colonie persistante . La taille de la végétation rivulaire a grandi considérablement et actuellement la végétation s’étend sur toute la largeur de la tranchée incisée parce que les castors ont fait remonter la nappe alluviale.
En amont des barrages des castors le cours d’eau est actuellement large et profond. Les barrages et la densité de la végétation augmentent la résistance à l’eau et réduisent la puissance du courant, créant ainsi des conditions idéales pour la rétention des sédiments.

En 2014, la moitié des espèces d’amphibiens de Midi-Pyrénées était menacée (de « en danger critique » à « quasi-menacé ») et l’autre moitié en « préoccupation mineure ». Pour d’autres espèces, les données sont insuffisantes. Cette tendance ne s’est pas arrangé depuis, tout au contraire.

Dans un article précédent nous avons évoqué le fait que les pesticides et autres intrants agricoles emportés vers les cours d’eau lors de fortes précipitations étaient adsorbés sur les MES (matières en suspension) sédimentées dans les barrages des castors.
Dans le Spessart en Allemagne une étude sur un cours d’eau en petite montagne a calculé la balance bénéfices-coûts entre les dégâts des castors et les bénéfices liés à la rétention des boues, des nitrates et phosphates, grâce à la présence de leurs barrages. Le résultat est un bénéfice net de 15 Millions d’Euros juste dû à la présence d’une population de castors. (Gerhard Schwab, bieber info)

Quelqu’un nous disait il n’y a pas si longtemps que : « l’argent gratuit n’existe pas ! »
Le castor, comme par magie, en nous permettant d’économiser cet argent gratuitement nous prouve bien le contraire.

Des Bijoux ailés sortis du Chapeau du Castor

Prenez un petit cours d’eau dans un vallon d’une zone de forêt en moyenne montagne (300 à 400m) dans le centre de l’Allemagne (Spessart). Mettez-y quelques castors.
Quelques arbres peuvent être coupés, la lumière inonde les berges. Très vite des barrages apparaissent. Une végétation luxuriante se développe sur les berges et même dans l’eau.
Voila que la magie opère : de deux à quatre espèces de libellules habituellement présentes, leur nombre d’espèces atteint 14 à 19 (Mark Harthun 1999) voire de 23 à 29 dans d’autres endroits (Huertgenwald en Rhénanie du Nord-Westphalie ; Schloemer et Dalbeck 2014)
Un de ces bijoux volants (Calopteryx splendens à droite) habituellement lié aux eaux courantes n’apparaît que sur les zones où les castors sont présents. À gauche Coenagrion sp, photo CEA

Ci-dessous d’autres bijoux volants apparus grâce à notre magicien sur ces mêmes cours d’eau.
Pyrrosoma sp Ischnura sp.
Les beaux tours de magie du castor favorisent non seulement fortement les espèces inféodées au cours d’eau stagnante ou à courant très lent (lentiques), mais aussi les espèces typiques de courants rapides (lotiques) [1] qui normalement devraient disparaître.
Ses barrages, contrairement aux seuils et barrages humains, ne sont pas permanents. Tout au contraire. Construits avec des branches, de la terre et des cailloux ils n’arrêtent pas d’être modifiés par le courant de l’eau et par les castors eux-mêmes. L’eau se fraye des passages un peu partout, par dessus, à travers et en contournant les barrages. Le castor peut les abandonner quelques temps, en construire d’autres un peu plus loin. Cette dynamique offerte au cours d’eau par le castor crée une grande diversité de petites niches écologiques variables dans le temps et l’espace. C’est ainsi que le castor révèle presque tous les modes d’écoulement des cours d’eau naturels. C’est lui qui permet ce miracle d’une cohabitation sur des petits espaces d’un très grand nombre d’espèces aux exigences très diverses et parfois même opposées. Certes les sédiments déposés dans le plan d’eau en amont des barrages peuvent colmater les graviers et cailloux. Les habitats de certaines espèces seront fortement modifiés. Mais en aval immédiat des barrages ces mêmes espèces vont retrouver des habitats de bien meilleure qualité puisque les sédiments ne viendront plus les gêner.

Moins étincelants, les mollusques (escargots d’eau, bivalves), les trichoptères qui trimbalent un fourreau de grains de sable ou de brindilles pour se protéger et les éphémères, profitent aussi de son coup de baguette magique. Moins photogéniques, ils jouent un rôle très important avec d’autres invertébrés comme nourriture pour d’autres espèces (oiseaux, poissons, grenouilles et tritons, chauve-souris). Trichoptère

Les larves d’éphémères étaient proportionnellement sur-représentées dans les barrages et dans le cours d’eau en aval par rapport aux cours d’eau sans castors, mais avec un cortège d’espèces différent (Freitag et al. 200)
Ce qui caractérise particulièrement les barrages de castors et en aval de ceux-ci est la très grande richesse en débris de bois grossiers composés de copeaux, de brindilles et d’écorces ramenés par les castors dans les cours d’eau. Ces apports sont le siège d’une activité importante de bactéries et champignons qui ensuite servent de nourriture à plein d’espèces comme par exemple aux larves d’insectes.

Ci-dessous un tableau de Mark Harthun :
Il faut ajouter que le Hellgraben est dans un état plus naturel que le Willingsgrund. Il en ressort entre 2 à 6 fois plus d’espèces dans la zone des barrages que en amont de ceux-ci. Comme le nombre d’individus est aussi en forte augmentation grâce à l’abondance de la nourriture apportée par les castors, la bio-masse de ces espèces peut être démultipliée bien au delà.

Non, il ne pourra pas transformer tous les crapauds en princes charmants.

Vaut mieux peut-être. Bien que les yeux des amphibiens sont probablement les plus beaux de tous les animaux. Ci-dessous le regard d’un crapaud commun.

Lutz Dalbeck, un chercheur allemand et son équipe, ont étudié les effets des barrages de castor sur les populations d’amphibiens dans l’Eiffel en Rhénanie du Nord-Westphalie.
Le nombre d’espèces était jusqu’à quatre fois plus élevé dans les barrages de castors que dans des mares et cours d’eau sans la présence de castors, dont presque la moitié ne contenaient aucune espèce d’amphibiens. Près de 80 % des populations du Triton alpestre et 90 % du Triton helvétique ont été créés par les castors.
Les paquets d’œufs des grenouilles rousses étaient présents à >96 % ( 2500 paquets pour 725m de vallée) dans les barrages de castors. Dans d’autre types d’habitat, les mares et cours d’eau sans la présence des castors ne contenaient que 0,6 % de paquets d’œufs (85 paquets pour 1600m de vallée).

Les larves du Crapaud accoucheur étaient présentes exclusivement dans les barrages de castor.

Beaucoup de larves d’amphibiens sont prédatées par des poissons comme par exemple les truites. Les barrages de castors avec leur très grande diversité de micro-habitats, de zones avec des accumulation de branchages offrent des refuges pour les larves des amphibiens et aussi pour les jeunes poissons. Les zones à très faible profondeur bien ensoleillées favorisent la croissance et la protection des larves.

Dans tous les barrages de castors de l’étude de Dalbeck, des truites étaient présentes. Pourtant les populations d’amphibiens se portaient très bien.
Dans aucun cas l’arrivée des castors n’a fait disparaître une espèce d’amphibien présente avant. Tout au contraire, le plus grand nombre d’espèces et les plus fortes densités d’individus sont observés dans les barrages d’âge moyen. Dans les barrages abandonnés par les castors, une fois que le plan d’eau se réduit au simple lit du ruisseau, on ne trouve pratiquement plus d’amphibiens.

Notre magicien, de retour dans son ancien royaume de Midi-Pyrénées, pourrait faire des miracles au secours de nos amphibiens en bien mauvaise posture.

Ça vous étonne peut-être que toutes ces données proviennent d’Allemagne. C’est simple, en France il n’existe à notre connaissance aucune étude sur ce sujet. Nous sommes très forts pour faire des listes d’inventaires. Mais après, plus rien. Dommage !

Sur les ailes du magicien

Lourd et lent sur terre, à l’aise dans l’eau, il n’a rien d’un oiseau. C’est pourtant grâce à lui que de nombreuses espèces d’oiseaux et de chauve-souris trouvent leur milieu préféré pour s’épanouir.
Comme par exemple le plus bel oiseau de nos cours d’eau : le Martin pêcheur.
Les très nombreux branchages et arbres morts émergeant des lacs de barrage des castors lui facilitent les affûts. Les poissons sont bien plus nombreux à vivre dans ses barrages et lui garantissent des repas copieux. Sur les cours d’eau où les berges trop plates ne lui permettent pas de creuser son nid, les arbres tombés en dressant leur plateau racinaire à la verticale lui offrent une « falaise » de substitution.

La Sarcelle d’hiver, dont les populations ont décliné suite à la destruction des zones humides, trouve grâce aux castors des conditions idéales pour survivre et se reproduire. Le taux de survie des petits est bien plus élevé dans les zones à castor qu’ailleurs sur les cours d’eau sans castors. Dans certaines zones en Finlande les barrages de castors sont les seuls endroits où niche la Sarcelle d’hiver. (Nummi & Holopainen 2014)
En général le nombre d’espèces et d’individus d’oiseaux d’eau est deux à trois fois plus élevé dans les territoires où les castors sont présents que dans les zones sans castors. (Nummi & Pöysä 1997)

Des espèces disparues peuvent ré-apparaître grâce aux castors, comme par exemple la Cigogne noire qui s’étend lentement à travers la France depuis le Nord-Est. Elle est arrivée à la hauteur de la Loire. Des cours d’eau forestiers barrés par les castors lui offrent les habitats et la nourriture dont elle a besoin lors de ses migrations vers l’Afrique. Peut-être qu’avec les castors elle s’installera chez nous.
Dans 70 zones humides inventoriés les territoires à castor hébergeaient 20 espèces d’oiseaux en plus que les zones sans castor. La présence d’arbres morts y jouent un rôle important. (Sommer et al. 2019) Cigogne noire, photo Thorsten Faber.

Les éclaircies dans les forêts et les eaux à faible courant créées par le castor, riches en insectes émergents, augmentent fortement l’activité de chasse et l’abondance des chauve-souris, particulièrement la Sérotine boréale et le Murin de Daubenton. (Photo ci-contre) (Ciechanowski et al. 2011)
Les cavités creusées par les pics dans les arbres morts peuvent leur servir de gîtes.
D’autres espèces de mammifères comme le vison d’Europe, le campagnol aquatique, la loutre, le putois profitent largement de la présence des lac de barrages des castors riches en nourriture.
Parmi les reptiles la couleuvre vipérine, la couleuvre à collier et surtout la menacée Cistude d’Europe attendent avec impatience le retour des castors pour leur inventer des habitats à leur goût qui manquent si cruellement chez nous.

Le castor : un multiplicateur de poissons ?

Ce sujet fera partie d’un article suivant concernant ses effets sur les poissons et les conséquences sur la pêche.
Juste pour donner un petit avant-goût : de nombreuses études mettent en avant une biomasse de poissons 15, 20 à 30 fois plus élevée dans les cours d’eau avec la présence des castors et de leur barrages que ceux sans castors.

Comme le Magicien d’Oz auquel j’ai emprunté le titre, avec ses allures un peu lourd et phlegmatique, notre ami révèle avec ses actions tout ce que la nature a en elle pour faire éclore la richesse de la vie et toutes ses couleurs dans les zones humides et autour d’elles.

Il a aussi inspiré Suzanne de Noblens, une jeune artiste. De la photo d’en-tête du premier article elle a su faire jaillir de sa toison merveilleuse mais terne toutes les couleurs que la nature fait naître grâce à ses barrages et quelques arbres coupés. Tout ce qu’elle porte en elle. Dessin de Suzanne


[1Un milieu lentique, ou écosystème lentique, qualifie l’ensemble aquatique des eaux douces à circulations lentes ou nulles (étangs, lacs, mares, fossés, rizières) et s’oppose à un milieu lotique...

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