Comité Ecologique Ariégeois

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lundi 13 avril 2020

Le Castor, un Bandit honnête ?

Oui, elle lui colle au dos cette image de bûcheron fou-furieux qui coupe tous les arbres à sa portée, celle de constructeur de barrages surdimensionnés, celle de l’inondeur sans limites, du destructeur de digues etc. Nous allons voir d’un peu plus près cette image largement construite par des médias en recherche de sensationnalisme. En route sur la piste du « brigand ».


Vous en connaissez, vous, des bandits qui laissent leur adresse et leur n° de téléphone sur le "lieu du crime" ? Lui oui. Tout ce qu’il fait, c’est signé par lui.

Donc, avant de sortir le calibre 12 ou les pièges, essayons de nous mettre un peu à sa place.

Le castor est un gros rongeur, strictement végétarien. Très à l’aise dans l’eau, il est vulnérable sur la terre ferme. Il ne court pas vite. Il a un bon odorat et une ouïe assez fine, par contre il a une vision assez médiocre.

Donc il lui faut impérativement de l’eau en permanence pour se déplacer et cacher l’entrée de son terrier et de quoi manger à proximité immédiate de la berge. Sur des petits cours d’eau (moins de 6-7m de large) avec des débits faibles il construira des barrages peu élevés (moins d’un mètre la plupart) sauf dans des lits de ruisseaux très encaissés.

Sa nourriture préférée sont les plantes herbacées pendant la belle saison et les jeunes pousses d’arbres de saules et peupliers entre autre en hiver.

Un Coupeur d’arbres ?

C’est là que ça se gâte pour notre Brigand sympathique.

Les arbres et les plantes qu’il aime ont besoin de lumière pour s’épanouir. Nos cours d’eau actuellement, quand ils sont bordés d’une ripisylve, celle-ci est formée presque toujours de grands arbres dont les jeunes branches sont inatteignables pour notre ami et qui empêchent la lumière d’arriver au sol.
C’est alors qu’il peut parfois « sortir sa tronçonneuse » et couper un arbre dont il va se nourrir des feuilles, de l’écorce et utiliser les branches pour construire ses barrages. Mais ce n’est pas systématique.
Au sud de Charleville-Mézières dans les Ardennes sur un cours d’eau où les castors sont présents depuis plus de 5 ans aucun arbre tombé par les castors n’est visible. Il se fait d’ailleurs tellement discret qu’il faut avoir presque les pieds dans le ruisseau pour s’apercevoir de sa présence.
Comme par exemple sur le bas à gauche de la photo, l’eau du petit ruisseau est retenue par un barrage.
Par contre dans des zones urbanisées où les ripisylves n’existent plus et où des arbres plantés et ornementaux l’ont remplacé, où la végétation naturelle des berges a fait place à des murets de soutènement ou des enrochements, il n’a plus trop le choix et il coupe ce qui lui tombe sous les dents pour se nourrir.

C’est le tollé assuré !

Ça se comprend un peu. Mais, en prévenant les riverains des cours d’eau avant l’arrivée de « nos bûcherons » et avec un peu de bonne volonté ces dégâts peuvent être évités. Plusieurs solutions existent pour protéger efficacement les arbres et elles sont faciles à mettre en œuvre et peu onéreuses :
Des manchons en grillage de 1m de haut, rigide ou maintenu par des piquets avec un rabat horizontal de 20cm au sol protègent les arbres efficacement.


Il existe aussi une peinture à base de sable siliceux très fin qui, appliquée sur l’écorce des arbres et les racines apparentes, les protège efficacement. (Peinture Wöbra)

Le castor n’est pas exigeant sur sa nourriture qui est normalement très abondante. S’il est empêché d’accéder à ce qu’il préfère, il n’en va pas faire un drame, il ira voir ailleurs.

Il s’avère, un peu partout où le castor est déjà présent depuis de nombreuses années, que la solution la plus durable pour éviter des dégâts est de laisser assez de place au cours d’eau (10 à 15m) et de favoriser la présence d’une ripisylve riche en saules et peupliers indigènes. Ceux-ci ont en plus l’avantage de stabiliser les berges soumises à l’érosion.
Taillés régulièrement (tous les 5 à 6 ans) par les castors, les rejets souples offrent peu de résistance au crues contrairement aux grands arbres. Les saules et les peupliers d’Europe sont « habitués » à vivre avec le castor depuis des millions d’années. Même coupés à ras ils rejettent rapidement de leur souche. Même des morceaux de branches, flottant dans l’eau ou posés à terre reforment rapidement des pousses et des racines. L’action des castors va les disséminer le long des cours d’eau et lui assurer sa nourriture. En plus cette recolonisation naturelle ou avec des plantations de boutures permettra de stabiliser et de protéger des berges en cours d’érosion.

Le chapardeur

Il lui arrive parfois d’être tenté d’aller faire un petit tour dans un champ de maïs collé le long de la berge. Il y prélève proprement une tige ou deux, l’emmène au bord de l’eau, il y mange les feuilles, l’épi et utilise la tige pour consolider son barrage. Comme il défend strictement son territoire de plusieurs km de long contre les autres castors, les dégâts sont très localisés (quelques m2) et ridiculement faibles par rapport au dégâts des ragondins, blaireau et surtout des sangliers. Là aussi une clôture électrique avec des fils à 15 à 20cm du sol est très efficace pour se protéger de ces petits dégâts. Dans l’herbe la trace du castor est bien visible. Charleville-Mézières, fin août 2019.

L’inondeur

On l’a déjà vu, pour circuler à la nage et pour transporter facilement sa nourriture et les matériaux de construction, le castor a besoin d’eau, pas trop rapide et d’une profondeur suffisante, environ 50 à 60 cm. Il a aussi besoin d’une profondeur suffisante d’eau pour cacher l’entrée de son terrier ou de sa hutte.
Dans la grande majorité des cas ses barrages ne posent pas de problèmes. Tout au contraire. Ce sont bien ses barrages qui ont pour nous et pour la biodiversité des cours d’eau des effets très favorables : écrêtement et étalement des pics de crues, rétention de l’eau et étalement des débits, soutien d’étiages, rechargement des nappes alluviales, retentions et dégradation des pesticides, nitrates et phosphates, très forte augmentation de la biodiversité en nombre d’espèces et d’individus. Des études dans divers pays estiment que ces bénéfices sont 70 à 100 fois plus élevés que les coûts. En plus les barrages et les zones humides associées retiennent d’importants volumes d’eaux de crues (environ 30 à 35%) et diminuent les dégâts sur les infrastructures (ponts, routes, habitations, cultures) en aval. La réduction de ces coûts là grâce aux castors n’ont pas encore été pris en compte par des études.

Des Solutions

Là où très localement des débordements vers des parcelles agricoles ou autres peuvent poser des problèmes, des solutions efficaces ont déjà été élaborées dans les pays où les castors sont présents depuis assez longtemps.
La plus simple est de réduire la hauteur du barrage. Mais le castor va reboucher la brèche dans les nuits qui suivent, sauf si une clôture électrique est placée sur le haut du barrage avec des fils à 15 et 30 cm de haut.

Une autre méthode, efficace et assez originale consiste à suspendre des bidons, bouteilles ou grosses boîtes de conserve à de petites chaînes (des ficelles seront coupées par les castors) juste au dessus du barrage diminué.
Une autre solution, un peu plus compliquée consiste à placer des tuyaux dans le barrage pour maintenir un niveau constant. Le castor va reconstruire le barrage, mais le niveau de l’eau ne pourra pas remonter.
Des débris flottants, mais aussi les castors vont essayer de boucher le grillage. Un entretien régulier sera utile. (image de Y. Bressan)

Pour reboucher les fuites de son barrage, le castor s’oriente d’après le bruit de l’eau qui coule. Le coude au bout à l’entrée du siphon doit donc rester sous le niveau de l’eau pour éviter tout bruit d’écoulement. Le tuyau souple à l’autre extrémité évite le rebouchage par le castor. Ce qui n’est pas le cas dans la photo ci-dessous.
Souvent un simple merlon de terre ou le creusement d’une rigole permet de renvoyer l’eau débordante vers le lit du ruisseau. Certains éleveurs profitent de cette eau détournée par le castor en s’en servant pour abreuver leur bétail.

Quelques très rares cas d’effondrement de terriers construits sous une route ou une piste agricole sont signalés. (Un cas en moyenne par an pour la Suisse par exemple). Là aussi des solutions, un peu plus onéreuses, existent. Soit la piste est éloignée de la berge (10 à 15m) et la berge aplanie ce qui décourage le castor de creuser son terrier, ou alors un grillage peut être enterré à une profondeur suffisante entre la berge et la route. Même la pose de terriers artificiels en béton a été testée. Certains ont été acceptés par les castors.

Chaque situation étant un cas à part et les castors ne manquant pas d’imagination et d’opiniâtreté, nous serons certainement encore surpris à l’avenir par notre « Brigand sympathique ».

Mais en laissant plus de place aux cours d’eau, que nous avons tellement artificialisés et enserrés, nous permettrons aux castors de s’activer sans nous poser de problèmes et il nous le rendra largement en revitalisant gratuitement nos cours d’eau qui en ont beaucoup besoin.
Dans beaucoup de pays qui se préoccupent sérieusement de réduire les polluants et l’artificialisation des cours d’eau, le besoin en surface pour les revitaliser est estimé à 1 - 1,6 % de la surface agricole et forestière. (Tournebize et al. ; Caluer et al. ; ONEMA-OFB)(Office National de l’Eau et des Milieux Aquatiques intégré actuellement dans l’Office Français de la Biodiversité).

La rétention et la dégradation des pesticides par des Zones Tampon Humides Artificielles (ZTHA) a été mis en évidence par de nombreux travaux scientifiques :
Carluer N. et al., 2017 par exemple proposent dans leurs travaux :
« Les travaux de dimensionnement basés sur une approche hydrologique ont conduit à proposer le volume moyen de 75m3 /ha drainé connecté en amont de la ZTHA, ce qui correspond pour une profondeur recommandée de 50cm de tirant d’eau, à une emprise foncière de 1,6% de la surface drainée en amont. »
Nous constatons que la différence entre une zone humide artificielle creusée par une pelleteuse et une zone humide naturelle créée par les castors est bien ténue.

Ci-dessous : Zone humide artificielle, Cemagref-Sciences Eaux & Territoires n° 17 – 2015
Ci-dessus une zone humide naturelle crée par les castors en Bavière.
La différence ne saute pas vraiment aux yeux, sauf que l’une ne coûte rien.

Dans la mesure où les castors vont construire leurs barrages dans le lit des cours d’eau et former ainsi une succession de petits plans d’eau, les surfaces utilisées seront probablement moindres que celles demandés par les ZTHA construites en parallèle des cours d’eau. Ces barrages de Castors seront certainement plus efficaces car plus nombreux, régulièrement entretenus et quasiment gratuits.
Même si les castors seront parfois responsables (sans le faire exprès) de quelques débordements, leurs retenues d’eau auront bien plus d’avantages que d’inconvénients pour nous.

Il ressort de ce que nous avons exposé ici et dans les deux articles précédents que le castor présente des actions remarquables surtout par la construction de ses barrages et par l’apport de bois mort dans les cours d’eau.
Sur les cours d’eau plus larges (plus de 6 à 7 m) où il ne construira pas ou très peu de barrages, sa présence reste bien plus discrète et se limite le plus souvent à la coupe de quelques arbres et à la modification de la ripisylve.

Nous allons explorer plus en profondeur les avantages considérables pour la biodiversité des barrages, des plans d’eau et des zones humides créés par les castors dans un prochain article.


Ce que peut devenir un paysage façonné par des castors. Ici dans le Tyrol en Autriche.

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